Madame la Thèse
Nous étions à la bibliothèque, quand le Directeur entra, suivi d’un nouveau habillé en provincial et d’un ingénieur d’études qui portait un grand tableau. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Directeur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître de conférences :
— Monsieur Roger, fit-il à demi-voix, voici un étudiant que je vous recommande, il entre en thèse. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les docteurs, où l’appelle son âge.
Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une trentaine d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il avait les cheveux clairsemés comme un capétien de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, sa veste de velours marron à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, à l’extrémité des coudes, des pièces supplémentaires habituées à être usées. Ses chevilles, en chaussettes à carreau, sortaient d’un pantalon jaunâtre très remonté par la ceinture. Il était chaussé de chaussures à semelle épaisse, poussiéreuses, lacets pendants.
On commença les interventions de la journée d’études. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à onze heures, quand l’introduction s’acheva, le maître de conférences fut obligé de l’avertir, pour qu’il allât avec nous à la machine à café.
Nous avions pris l’habitude, en commençant chaque discussion, de montrer notre production s’y rapportant, afin d’avoir ensuite l’esprit plus libre ; il fallait, dès le seuil des premières phrases, la jeter sur la table, de façon à frapper les présents en gonflant le nombre des pages écrites ; c’était là le genre.
Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eût osé s’y soumettre, la seconde séance était commencée que le nouveau tenait encore son manuscrit de master sur ses deux genoux. C’était un de ces volumes d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments de la sociologie, de l’histoire, de la sémiologie, de la philosophie et de l’ethnologie, une de ces pauvres choses, enfin, dont la vacuité sourde a des profondeurs d’expression comme l’ultime article surnuméraire d’un mandarin. Lourd et renflé de jargon, il commençait par trois banalités insignifiantes ; puis, s’alternaient, séparés par des citations creuses, des anecdotes insipides et des formules définitives ; venait ensuite une façon de chapitre qui se terminait par un contresens linguistique, suivi d’une généralisation indue et maladroite, et d’où pendait, au bout d’une phrase trop longue, une petite conclusion tournant court, en manière d’ouverture. Il était neuf ; la reliure brillait.
— Levez-vous, dit le maître de conférences.
Il se leva ; son manuscrit tomba. Tout le séminaire se mit à rire.
Il se baissa pour le reprendre. Un voisin le fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
— Débarrassez-vous donc de votre opus magnum, dit le maître de conférences, qui était un homme d’esprit.
Il y eut un rire éclatant des chercheurs qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder son manuscrit à la main, le mettre par terre ou sur la table. Il se rassit et le posa sur ses genoux.
— Levez-vous, reprit le maître de conférences, et dites-nous votre nom.
Le nouveau articula, d’une voix bredouillante, un nom inintelligible.
— Répétez !
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées du séminaire.
— Plus haut ! cria le maître de conférences, plus haut !
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Lafessemoli.